Vers un système politique 'à l'américaine' ?
Sommes-nous en train de basculer dans un système politique à l’américaine ? L’hypothèse d’un rassemblement des forces d’opposition vient en tout cas conforter cette évolution. Car si elle devait se confirmer, nous serions à l’évidence dans un système bipolaire, où chacun des deux blocs concurrents serait constitué de plusieurs courants dont les identités doctrinales couvriraient un large spectre allant de la droite à la gauche (ou l’inverse). Ainsi l’UMP fédère aussi bien des néo-conservateurs et des libéraux (certains libertariens), que des gaulistes, des radicaux, des chrétiens-démocrates, des socio-démocrates et même quelques écologistes ; en face nous aurions un rassemblement de quelques communistes « éclairés », de l’essentiel des socio-démocrates et des écologistes, de chrétiens-démocrates, de radicaux biensur, et même, pourquoi pas, de quelques gaulistes aussi. Dans un tel système, si le clivage gauche-droite demeure un paramètre permettant d’identifier le positionnement de tel ou tel « courant », il n’est plus celui autour duquel les rassemblements partisans s’organisent. Le système politique évolue vers quelque chose de complètement différent et méconnu (de nous, Français).
En fait dans un tel système, comme aux Etats-Unis, la ligne de cesure tourne moins autour des politiques économiques et sociales que des approches globales de la société. Les Républicains, par exemple, sont davantage unis par la promotion d’un ordre moral stricte fondé sur des valeurs religieuses influentes, ainsi que par la défense de l’initiative privée et de l’intégrité absolue des libertés individuelles. Cela n’empêche pas les élus républicains de s’opposer vigoureusement sur des enjeux tels que l’assurance sociale, la fiscalité, la défense de l’environnement, la relance économique… Même logique chez les Démocrates qui eux sont unis par la promotion d’un ordre moral plus souple, et par la défense d’une initiative collective et publique plus forte (notamment dans le domaine de la solidarité). Et cela n’empêche pas les élus démocrates de s’opposer tout aussi vigoureusement sur les sujets comme l’assurance maladie, la relance économique, le système financier ou même les droits civiques…
Cette organisation des choses implique une autre manière de pratiquer le parlementarisme. Selon les projets et propositions de lois, les majorités sont fluctuantes : les consignes de vote données par les partis politiques sont en effet fortement relativisées, et c’est presqu’individuellement que l’on va chercher les soutiens ou les oppositions. Il est ainsi fréquent que des républicains soutiennent une initiative donnée d’un président démocrate, ou que des démocrates s’opposent à leur président, et inversement lorsque c’est un républicain qui occupe le bureau oval. Mécaniquement, les discussions s’orientent davantage sur les aspects techniques ou très précis des législations, sans que les intérêts des partis ne viennent influencer réellement l’issue des votes.
Autre conséquence, induite du phénomène précédant, est que le système politique est plus fortement soumis à la pression des lobbies et des contre-pouvoirs... de tous les lobbies et de tous les contre-pouvoirs. Ainsi comme en France, l’action des grands groupes industriels et économiques ou des organisations religieuses est prospère ; mais aussi celle des associations de consommateurs, des regroupements citoyens, des syndicats, des fondations… bref de tous les autres acteurs sociaux (ce qui, hélas, n’est pas le cas en France). En d’autres termes, au lieu de chercher à éradiquer les lobbies qui gravitent autour du législateur (objectif utopique), ce type de système rétablit l’équilibre en jouant la carte de la concurrence entre lobbies, et en organisant une égalité de pouvoirs d’intervention pour chacun : class-actions très ouvertes, capacités de financement élargies, couverture médiatique importante, transparence des mécanismes de soutien entre un lobby et un élu… Bref, ce sont des majorités d’idées différentes qui se dessinent sur chaque dossier, ces majorités étant calibrées non plus sur des lignes définies par les partis, mais sur des lignes inspirées par les acteurs sociaux, c’est-à-dire les représentants indirects de la population pour un segment donné de leurs besoins.
Bien évidement, la France ce n’est pas les Etats-Unis. Nous n’avons ni la même organisation institutionnelle, ni la même histoire, ni les mêmes cultures. Aucun risque donc que nous nous retrouvions avec une sorte de calque parfait du système américain. Faisons confiance à notre french touch pour personnaliser tout ça.
Mais quand même, le système politique vers lequel nous nous orientons – depuis la création de l’UMP d’abord, puis avec le possible rassemblement des forces d’opposition progressistes – présentera nécessairement des traits communs avec celui outre-atlantique. Que cela nous plaise ou non, l’évolution est déjà en cours… à nous de démontrer que nous savons l’anticiper.
Tout d’abord, cessons de voir automatiquement le système américain comme un horrible Léviathan flanqué de tous les vices. Personnellement je serais ravi de voir, à l’instar de ce qui se pratique aux Etats-Unis, des groupes de pression environnementaux, sociaux et de consommation puissants, capables de faire très lourdement condamner des grandes multinationales pour leurs actions anti-éthiques ; de voir nos parlementaires se comporter non plus comme les godillots de leurs partis, mais comme des élus impliqués dans toutes les autres formes de démocratie (sociale, associative, sectorielle…) et dont les votes dépendront avant tout des aspects techniques d’une loi.
Non, je ne bouderais pas mon plaisir de voir un nouveau système politique se substituer à l’actuel, réduisant considérablement l’influence des partis (et donc de la pensée unique). Les partis globalisent et simplifient la pensée, pour mieux l’adapter aux tactiques électives. Ils devraient être cantonnés au rôle de réflexion prospective - sur notre mode de développement, sur l’évolution de la société, sur les grandes réformes structurelles et institutionnelles à opérer… - point barre.
Lorsque l’on vote pour un candidat, on vote essentiellement pour ses qualités humaines, pour ses convictions sincères, pour ses prises de position personnelles… pas pour le parti auquel il adhère, surtout si dans ce parti il existe d’autres personnes qui défendent des idées différentes sur certains sujets. En droit, on appelle cela le rapport intuitu personae, c’est-à-dire que le lien qui unit l’électorat à son élu est un lien fondé sur des qualités avant tout personnelles. L’adhésion à un parti permet simplement de renseigner l’électeur sur la vision globale de la société que le candidat défend. Les nuances, les détails, les paradoxes et les contradictions - qui sont inhérents à chaque candidat – sont révélés par d’autres paramètres, étrangers aux logiques partisanes, et qui prennent beaucoup plus d’importance du fait du recul des partis. Face à des enjeux et des problématiques complexes, il faut éviter à tout prix de formater le personnel politique, dans ses idées comme dans ses comportements.
Non. Clairement, je ne veux pas d’un élu qui soit le clône de Xavier Bertrand ou de Martine Aubry : je veux un élu qui soit lui-même, et qui ressemble aux citoyens qui l’élisent ! La révolution politique, elle est là !
Evidement, une telle évolution impose des réformes institutionnelles profondes. Et si le rassemblement des forces progressistes qui se dessine cherche des thèmes qui pourraient les mobiliser et les rapprocher, en voilà un de première importance ! Avez-vous remarqué que ce qui réunit tous les protagonistes de ce rassemblement (Valls, Montebourg, Peillon, Bayrou, Cohn-Bendit…) c’est leur engagement (passé et présent) pour une 6e République ? Et bien exploitons dès à présent cet intérêt commun, et proposons aux Français un autre système politique adapté à leurs besoins et aux circonstances de notre époque. Un système à l’américaine ? Je ne sais pas. Evidement pas à 100%, mais qui, en tout cas, saurait s’inspirer de ce qui marche réellement bien là-bas : les logiques de pouvoirs et de contre-pouvoirs !